A ce moment là -si nous avions été dans un film des années cinquante- nous aurions eu droit à des roulements de timbales suivis de cuivres buccinants et de violons en nappes stridentes, tandis qu'en gros plan, mon visage déformé par un effarement tragique et brûlé de contraste, se serait évanoui dans un fondu au noir raide comme un couperet.
Dans un film d’auteur, les choses eurent été légèrement différentes.
Il y aurait d'abord eu le silence.
Silence troublé par le seul bruit du projecteur.
Par la respiration des acteurs.
Par la toux du public.
Par le bruit des lunettes qu'on réajuste et des mains qui glissent avec un bruit de papier craft griffé sur les jupes rigides des filles aux mains de marbre.
Puis, un interminable plan fixe aurait balafré l'écran, entrecoupé de bruits factuels d'une quotidienne banalité -destinés à nous rappeler que l’importance que l’on accorde aux choses n’est relative qu’à notre vécu et à l'expérience illusoire, étendue à l'universelle du crible trompeur de notre émotivité primale. Seuls y répondent les troubles de notre sphère proprioceptive -origine et destination de cette perception déformée de la réalité- une réalité qui, elle, reste impassible, d'une impavide crudité.
Magistrale démonstration de la pré-éminence des paradigmes du réel sur les analogons de nos affects cristallins.
(Rajouter «cruellement indifférente» serait faire preuve d’une faute de goût fatale -l’indifférence est indifférente : c’est un point indiscutable du Dogme VIII).
Aurait suivi un plan séquence trainant languissamment sa triste dépouille de cellulose gélatineuse en camaïeux gris.
Sur une plage terne.
Devant une mer de plomb.
Sous un ciel lacinié, bercé de nuages indéfinis et paresseux, déchirant leur velours tristes aux gémissements inaudibles de la mélancolie.
Enfin, serait venu la libération d'un tragique et inéluctable fondu au noir sur les robes virginales de seize vestales en partance pour la côte, ce que je ne pourrai me résoudre à les laisser être (ou ne pas être- mais telle n’était pas la question), le troisième cavalier, grimé de noir, ferait la roue sur la plage, grinçant son rire anarchique et démantibulé.
Autre film : j'éructe ma Septante-Cinq sur mes voisins hilares, victime d'une bourrade trop virile.
La porte de l’estaminet vole en lambeaux, sous le feu nourri des Uzi, sidewinders, M16 (compléter selon son désir, le tout c'est que ça justifie le budget surround).
Une extraterrestre bleue, sexy, dégoulinante de sueur jusqu'au nombril, brandit triomphalement un multipass sous mon nez en surgissant des flammes.
Son sidekick black mitraille comme un tiroir caisse ses répliques sorties de «I’m THE big star, and I’m gonna kick yer ass out : ya dig it ?- For Dummies».
Soudain, jaillit Charles Atlas sur sa Harley.
Il dézingue la môme curaçao, puis me sonne d’un bourre pif à tuer un troupeau d'éphélant.
«Mettez ça sur mon ardoise, je reviendrai» débite-t-il plein de morgue cybernétique avant de m'envoyer faire la bise à Morphée d'un second bourre pif.
Fondu au noir.
Bon alors : pour le fondu au noir je crois qu’on est d’accord coco, mais pour le reste va p't'êt' falloir te décider !
(Musique : PROCOL HARUM - Une Plus Blanche Tonalité De Pâleur ).